vendredi 29 juillet 2005
Sincerely, Yours, Truely...
Par Andreanne, vendredi 29 juillet 2005 à 20:48 :: Trad
J'adore l'Outaouais. Avec l'Outaouais vient une richesse linguistique. Oui oui, vous m'avez bien comprise : je dis qu'en Outaouais, on est chanceux linguistiquement parlant. Parce qu'on est une frontière entre deux langues, et avec la langue vient la structure intellectuelle, imbriquée dans la culture. Mais il faut vivre avec ceux qui crachent sur cette richesse en alimentant rivalités, préjugés, ou simplement en reniant l'une ou l'autre des langues ou en les mélangeant à un point tel où on ne les reconnaît plus.
Mais ce n'est pas ce rivalité ni de massacrage du "franssa" dont je veux parler. C'est du lien entre la culture et la langue. Un peu de contexte, puisque c'est aussi un billet dans ma toute nouvelle section "trad"...
Je viens de traduire une note de service à l'intention des directeurs d'établissements correctionnels. Dans la colonne de gauche, il y a le texte en anglais, et dans la colonne de droite, le texte en français. Première difficulté, puisque le travail de traduction ne se limite pas à réécrire dans l'autre langue, il faut aussi faire la mise en page, et c'est diablement compliqué, parfois, parce que comme certaines idées prennent plus de place dans une langue que dans l'autre (statistiquement, 20% de plus en français, mais ce n'est pas toujours le cas, en fait, ça m'arrive assez régulièrement d'employer moins de mots en français), il faut manier les fonctions du traitement de texte pour que ce soit visuellement acceptable. Si les deux colonnes sont côte à côte, c'est délicat, parce que le lecteur se demande pourquoi un côté est plus long que l'autre, s'il manque quelque chose, surtout s'il ne comprend pas ce qui est écrit dans l'autre langue... Deuxième difficulté dans mon texte : on cite la Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition. En soi, ce n'est pas vraiment une difficulté : je l'ai en favoris, dans les deux langues, directement du site Web du ministère de la Justice. Sauf que. Sauf que les lois, au Canada, ne sont pas traduites. Elles sont rédigées dans les deux langues. Une équipe de linguistes et de juristes écrivent les lois dans les deux langues en même temps, puis vérifient que tous les éléments soient là et que ça dit la même chose. Ok, en principe, tout devrait être là... mais ce n'est pas toujours présenté selon le même format! Dans ce cas-ci, le paragraphe cité comprend deux alinéas en anglais, et aucun en français. Voici ce que ça donne :
24(2) Where an offender who has been given access to information by the Service pursuant to subsection 23(2) believes that there is an error or omission therein,
(a) the offender may request the Service to correct that information; and
(b) where the request is refused, the Service shall attach to the information a notation indicating that the offender has requested a correction and setting out the correction requested.
24(2) Le délinquant qui croit que les renseignements auxquels il a eu accès en vertu du paragraphe 23(2) sont erronés ou incomplets peut demander que le Service en effectue la correction; lorsque la demande est refusée, le Service doit faire mention des corrections qui ont été demandées mais non effectuées.
Et ensuite, on dit "the decision that the Service took under Section 24(2)(b)". Bon, j'ai pu contourner le problème, parce que je suis merveilleuse, mais ça a tout de même été un casse-tête.
Enfin, j'arrive à la fin de la note de service. Là, c'est le choc culturel ultime. Au bas de la colonne en anglais, il n'y a qu'un mot suivi d'une malheureuse virgule. C'est écrit "Sincerely,". Je suis bien entraînée, je sais qu'en anglais, on dit "Sincerely", ou encore "Yours" ou "Yours truely", mais qu'en français, on fait plus de courbettes. Ici, la formule à adopter, c'était "Veuillez agréer nos salutations distinguées." Notez, il y a un point, et non une virgule, à la fin, puisqu'il s'agit d'une phrase complète. Bon, y'a rien de mal à avoir une culture différente, à faire des courbettes dans la correspondance à des gens qu'on ne connaît pas... C'est juste que quand j'ai vu le produit fini, ça m'a donné une drôle d'impression. À gauche, un petit mot. À droite, une phrase complète qui prend deux lignes...
Je ne sais pas pour vous, mais moi, je trouve que ces différences culturo-linguistiques sont fascinantes. En français, on vouvoie : on amplifie une personne en la traitant comme deux. En allemand et en espagnol, on parle à la troisième personne du pluriel, on amplifie, mais pour éviter le rapprochement, on se détache, on observe une distance. Et en anglais, bien on ne fait pas la différence : on respecte par le registre et non par une amplification ou un détachement. En fait, j'ai l'impression qu'on favorise une certaine complicité, on respecte en se rapprochant des gens. Mais bon, je n'ai pas creusé la question, je ne fais que la souligner...