On en a tous connu. Vous savez, le genre de personne qui manque de... quelque chose. On ne sait jamais vraiment de quoi. Mais y'a quelque chose qui ne tourne pas très rond, même si elle est intelligente, relativement jolie (pas laide, ordinaire, dans le pire des cas), gentille... Il lui manque tout de même une certaine aptitude... Déficience au niveau du respect de la bulle personnelle? Allez savoir...
Moi, ma tache, elle s'appellait Philippe. Je ne sais pas pourquoi, mais dernièrement, je me suis surprise à y repenser. Peut-être que c'est le retour en classes, en me remémorant ma première journée d'université, je ne peux pas passer à côté de ce phénomène. Pourquoi j'en parle ici? J'sais pas, allez savoir...
Vous ne le connaissez pas, et ça m'étonnerait que vous le rencontriez un jour. Il est retourné dans son coin de pays après sa (pas assez) brève intrusion dans ma vie. Philippe n'a rien à voir avec la plupart des Philippe que je connais. Ceux que je côtoie sont charmants, sensibles, intéressants. Mais ma tache ne l'était pas.
Donc, on est à la fin août 2000. J'aime bien l'Université d'Ottawa, j'y ai de bons souvenirs, et j'aime bien le look "dépareillé" mais tout de même pittoresque des établissements. J'entre dans ma première classe. Je suis surprise par le fait que ça ressemble pas mal à une classe du secondaire, pas très grande, tableau vert à l'avant, bureaux et chaises... Rien à voir avec les amphithéatres et les auditoriums qu'on voit dans les films. Normal : le programme de traduction à l'UO est contingenté, les classes sont plus petites, et puis de toute façon, les cours sont beaucoup plus pratiques que théoriques. Oh, il y en a, des amphithéatres à l'UO, mais mon tout premier cours (un cours sur les difficultés du français) était donné dans une petite salle de classe.
Il n'y avait pas beaucoup d'élèves. Vingt-cinq, environ. Surtout des filles. Quelques gars, peut-être 5. Parmi eux et non loin de moi, un jeune homme, il doit être de trois ou quatre ans mon cadet, aux cheveux et aux yeux noirs. Air sérieux, stressé? Je lui dis bonjour en souriant. J'ai tendance à sourire beaucoup, à ce qu'on m'a dit. Je sais que je vais probablement passer au moins trois ans, sinon quatre, avec ces gens : aussi bien apprendre à les connaître tout de suite! Il s'appelle Philippe. Je jase aussi avec les autres. Finalement, la majorité de la classe vient d'ailleurs. Rimouski, Montréal, Québec, St-Pamphile, Sherbrooke... Mais un peu moins de la moitié vient de la région.
J'ai vite vu la tache en Philippe. Il utilisait tous les prétextes pour m'appeler, me rencontrer, faire des travaux d'équipe... Mais ses sujets de conversation étaient limités. Oui, on avait pas mal d'intérêts en commun. Mais il n'en parlait pas. Il se contentait d'utiliser des monosyllabes et "d'être là". J'en ai encore des frissons...
Pendant ce temps, moi je tombais en amour avec Gaétan, mon coloc :o) Un soir où j'étais à relaxer avec mon coloc préféré, le téléphone sonne. C'est Philippe. "Ben, euh, t'as fait le devoir pour le cours d'anglais?" "Non, il n'est pas dû avant la semaine prochaine." "Ah, euh... en fait, je t'appelais pour te dire... ben.. que je t'aime." Je roule les yeux. Faire une déclaration d'amour, ça demande du courage, certes, mais la faire au téléphone, quand tu connais à peine la fille et que tout ce que tu as fait pour flirter avec, c'est "être dans la même pièce"... c'est pas fort. Probablement que certaines aiment ça. Mais pas moi. Moi, j'aime le flirt, j'aime le jeu, la séduction, j'aime avoir à attirer l'attention de l'autre, j'aime l'inviter à me découvrir, j'aime qu'il me démontre, sans nécessairement qu'il me dise, qu'il m'apprécie, qu'il me trouve intéressante, belle, bref, qu'il aime ce que je suis. Le flirt, c'est une des bonnes choses de la vie... Et lui, il gâche tout ça en lançant un bête "j't'appelle pour te dire que j't'aime", alors qu'il a brûlé tout le jeu, tout le charme... Mais bon, c'est pas sa faute, il est atteint du syndrôme de la tache. Peut-être que ça se guérit, peut-être qu'une autre trouvera ça charmant...
"Je suis désolée, Philippe, mais ce n'est pas réciproque." *Silence* "Oh... ok." Air de déception.
Pauvre petit, vous allez dire... Mais après quelques semaines, on était un petit groupe à très bien s'entendre. En fait, les 9 qui sont entrés en coop! Lorsqu'on avait terminé nos travaux, on se les échangeait sur ICQ (pour les jeunots, c'est l'ancêtre d'MSN Messenger), on se relisait pour ne pas laisser passer d'énormes fautes, de solécismes, d'anacoluthes, de zeugmes, de fautes de transfert, etc. Ça allait plutôt bien. On dînait ensemble à l'occasion, on sortait un peu... C'était très bien.
Avec Philippe, ça faisait 5 gars et 5 filles. Quand Philippe n'était pas là, on en parlait entre nous... en fait, on a commencé par se demander ce qui clochait. Le gars n'est pas poche à l'école, ses résultats devaient être assez ordinaires, il s'exprimait bien... mais les patentes qu'il sortait... Voici quelques petits exemples :
Pendant le bac, le copain d'une des Catherine était à Sherbrooke. Un soir qu'elle lui parlait au téléphone, Philippe débarque chez elle (en résidence, quelqu'un a dû le faire entrer), et frappe à la porte de sa chambre.
"Euh... bonsoir Philippe..."
"Allo, j'suis passé te dire bonjour"
"C'est que je suis au téléphone avec mon chum..."
"Ok, je vais attendre ici."
Et il l'a attendue dans le corridor! Ou encore, à l'autre Catherine (ouais, on était 2 Catherine et 2 Andréanne, ça allait bien pour faire les présentations!), après le party de Noël (chez lui) où elle avait dû quitter tôt, il lui a parlé durant des heures, enfermé dans les toilettes! Il a aussi envahi la résidence de l'autre Andréanne (qui l'a r'viré de bord aussi vite que moi! Mais elle, la chanceuse, elle a eu la paix à compter de Noël, quand elle a commencé à sortir avec Cédric, un autre gars de la classe). À la journée de la Traduction, à la petite cérémonie qui avait eu lieu au Palais des congrès avec les grands noms dans la région, il s'est pointé en jeans, et a demandé du Jack Daniel's au bar. Quand on lui a répondu qu'il n'y en avait pas, il s'est retourné vers Simon (notre doyen :o) ) et il a dit "C'est con ici, pas de Jack Daniel's!" Ben oui...
Il était désespéré de coucher avec une fille. N'importe laquelle. Il a commencé par les filles de la classe, il a collé plus longtemps aux plus gentiles (i. e. celles qui avaient trop pitié de lui pour l'envoyer promener)... Et puis, l'année s'est terminée. On étais tous stressés : c'est en été qu'on apprend si on est accepté en coop ou non. Le programme coop, c'est la meilleure raison de s'inscrire à l'Université d'Ottawa en traduction (en plus de la réputation du programme). Trois stages à temps plein payés à plus du double du salaire minimum, et la plupart des employeurs continuent d'engager les étudiants à temps partiel pendant leur session d'étude... Bref, je suis ressortie de l'université sans dette au gouvernement... Donc, on était tous stressés, on avait peur de ne pas entrer... Moi, j'ai eu la chance d'être engagée par le programme d'emploi d'été étudiants au Bureau de la Traduction, au services des Transports (j'ai adoré!)... Et après quelques semaines, j'ai reçu une lettre : j'étais acceptée en coop.... quelques semaines plus tard encore, je recevais un courriel de monsieur tache...
C'était quelque chose du genre "Salut, comment ça va? Je vais mettre les choses au clair si tu veux. Quand je t'ai dis que je t'aimais, ben je ne t'aimais pas. Je ne te détestais pas non plus. Tout ce que je voulais, c'est baiser avec toi. C'est encore le cas d'ailleurs.
Et puis, à part de ça, comment ça va? Joues-tu encore du piano? Moi, je joue du trombonne, on pourrait faire des duos un jour."
J'en ai été traumatisée. Je ne savais pas comment réagir. Vous auriez fait quoi, vous? J'ai commencé par rire très fort. C'était comique tout de même! J'ai montré le courriel à Gaétan et à l'autre Andréanne (devenue ma colocataire), puis à mes amis. Ben quoi? Avouez que c'est pathétique d'être désespéré à ce point. Je n'ai jamais répondu au courriel. Qu'est-ce que tu veux répondre à ça?!? Il m'a renvoyé un autre courriel quelques jours plus tard me demandant si j'avais reçu ce courriel... Je lui ai répondu que oui, mais que j'avais été traumatisée et que je ne voulais rien savoir. J'suis vache comme ça. Mais avec les taches, faut être direct... le message ne passe pas du tout quand on est subtil... Déjà que je ne suis pas reconnue pour ma subtilité, ni pour ma délicatesse... Si on devait faire la liste de mes qualités, on y trouverait probablement "énergique, dynamique, passionnée, franche", mais "subtile" et "délicate" se cacheraient probablement au fin fond de la liste... S'ils s'y trouvaient...
Retour en classe, en août-septembre. J'ai déjà trouvé mon stage : le service de criminologie. J'ai teint mes cheveux aussi, ils sont noirs et j'ai deux mèches bleues en avant. Ces mèches m'ont suivies jusqu'à mon accouchement l'an dernier! Il manque quelques personnes dans la classe... La plupart d'entre eux sont ceux qui ont été refusé au programme Coop (si on échoue à un cours, on ne peut pas y entrer. Même chose si notre moyenne n'est pas assez forte ou s'il y a trop de demandes et que les autres ont une moyenne plus forte que la nôtre. D'où le stress). Parmi la liste des absents : Philippe. Simon passe une remarque du genre "ah, tiens?" Tout le monde lui sourit, on sait tous ce qu'il veut dire.
Je discute du courriel que Philippe m'a envoyé avec Anne-Marie, une autre charmante jeune femme qui n'est pas entrée en coop, mais parce qu'elle n'en avait pas fait la demande. Elle préférait terminer ses études plus vite. Anne-Marie a reçu le même courriel! Sauf qu'elle, elle lui avait répondu. À la fin, elle lui disait carrément de s'acheter une poupée gonflable ou d'aller solliciter les services d'une prostituée ou d'une escorte. Mais Philippe s'entêtait... On en a bien rit, c'est vraiment dommage d'être tache à ce point...
Tout ça pour dire, Philippe, ça a été ma tache par excellence. Et qu'être désespéré, ça ne pogne pas avec les filles "dynamiques" et "pas délicates"! Pour être bien avec les autres, faut d'abord être bien avec soi-même...