22 novembre 2004.
Je suis nerveuse. Je n'ai dit à personne où j'ai l'intention d'aller. J'habille Estéban (âgé de 4 mois), dans son manteau rouge trop grand pour lui, je l'installe dans son siège d'auto, qui se convertit en panier transportable, puis dans la SX 2.0 bleu vif de Gaétan, qui n'en a pas besoin aujourd'hui. Puis, je me rend au local des Chevaliers de Colomb sur St-Joseph, à Hull. Une salle pas très attirante, mais bien située. Pas trop loin de chez moi. Deux dames sont déjà en attente devant les portes verrouillées. De l'autre côté, je vois les dames qui s'affairent à préparer l'endroit de la pesée, les tables remplies de livres de recettes et de motivation. Il est encore temps pour moi de reculer. Mais je ne recule pas. J'attend. Les portes ouvrent.
Oh, que je suis stressée. Je ne sais pas trop où me mettre. Une chance qu'Estéban est là. Tout le monde le trouve très mignon, et avec raison. Les gens sourient beaucoup plus aux personnes qui se pointent avec un bébé. Je vais à la table, je dis que je suis nouvelle, que je veux m'inscrire.
"C'est votre première fois à Weight Watchers?"
Je suis surprise de la question. Quoi, il y a des gens qui sont "nouveaux", mais pas pour la première fois?!? J'ai lu beaucoup sur le programme, je l'ai choisi parce que de tous les programmes commerciaux, c'est le seul qui semble avoir une approche axée sur la santé avant la perte de poids. En fait, le seul pour qui la perte de poids n'est qu'un facteur parmi tant d'autres pour être en santé. Je n'ai pas réalisé que plusieurs "recommencent"... ça, je ne le réaliserai que dans quelques mois...
Je hoche la tête. Oui, c'est ma toute première fois et je suis complètement perdue. Je regarde la porte. Il est encore temps de me sauver à la course.
On m'installe à une table pour remplir les papiers. Je décide de m'inscrire, et d'acheter cinq semaines prépayées. Pour commencer. Juste assez pour me faire une bonne idée. Jute assez pour ne pas lâcher trop tôt.
Ensuite, je fais la file. Une dame, encore plus petite que moi, mais trois fois plus grosse, m'aborde dans la ligne. J'aime bien jaser en attendant, alors je lui souris.
"C'est ta première fois?"
Je hoche la tête.
"Tu vas voir, c'est le meilleur programme. Je l'ai fait souvent, et j'y retourne toujours. Tu peux manger de tout!"
Une chance que j'ai déjà payé. Parce que je serais sortie en courant. La dame doit peser 400 lbs et mesurer 4'9". Si c'est ce que ça donne après l'avoir suivi plusieurs fois, c'est épeurant. Mais je tiens bon. La surprise passée, je me donne pour objectif de ne pas faire comme la dame. De ne pas "revenir". De ne pas "lâcher". Je viendrai chaque semaine. Même quand je serai découragée. Même pendant le temps des fêtes. Je ne veux pas faire de yoyo entre 130 et 250 lbs...
On parle un peu de bébé, d'allaitement, etc. Ensuite, c'est la pesée. Gloups. Bon, je dois revenir un peu sur mes pas ici. Je n'ai jamais été grosse dans ma tête. Même si je dois porter mes vêtements de maternité 4 mois après l'accouchement, même si les sièges au cinéma sont trop étroits, même si mon mannequin de couture ne va pas assez large pour représenter ma silhouette... Je ne me sens pas grosse. La seule fois où je me suis sentie grosse, c'était pendant la grossesse, à 200 lbs, avec la bédaine qui laissait presque présager des jumaux alors qu'il n'y avait qu'un petit trésor d'à peine 6 lbs.
Donc, j'embarque sur la balance. Confirmation. Je suis grosse. 177,4 lbs. Voilà pourquoi je suis ici. Voilà pourquoi je déteste revoir mes propres photos. Voilà pourquoi j'ai peur de faire une crise cardiaque avant de voir mes petits-enfants. Voilà en partie pourquoi je suis à bout de souffle (en partie, parce qu'Estéban qui dort très mal y est pour beaucoup dans le manque d'énergie).
Je reste pour la rencontre. Tant qu'à participer, j'y vais jusqu'au bout. Beaucoup de gens ne font que se peser, ils ne restent pas à la rencontre. Dommage pour eux. Mais au moins, ils se font peser. Dans le groupe, je sens pas mal de négativité. Beaucoup de déni. Une dame, en particulier, détourne le sujet de la discussion sur son incapacité à acheter de petites portions. Niaiseuse, que je me dis. T'as qu'à ne pas l'acheter, la brique de fromage. Juste à côté, t'as des portions de quelqus onces... Mais bon. Après la rencontre, l'animatrice m'explique le programme. J'aime bien.
Le soir même, Gaétan tombe sur mes papiers. Il secoue la tête, en se disant que c'est encore un de mes projets débiles où j'investis de l'argent pour rien, quand je pourrais très bien le faire par moi-même. Je fronce les sourcils en repensant à la petite grosse dans la file d'attente.
"Regardes, j'irai 5 semaines. On verra après." Regard sceptique de Gaétan. Raison de plus de tenir bon.
Gaétan est merveilleux. Il sait me faire sentir qu'il me trouve belle. Il me trouvait belle quand j'étais enceinte, à 200 lbs. Il me trouvait belle quand j'étais grosse mais pas enceinte. Il me trouve belle maintenant aussi. Il ne le dit pas comme ça : il le montre. Juste la façon qu'il a de glisser sa main le long de ma taille, sur mes épaules, dans mon dos, sa façon de me regarder, de me serrer dans ses bras suffisent à me convaincre que je suis attirante, même si je ne suis pas toujours satisfaite de l'image que me rejette le miroir. Quelques mois plus tard, une vingtaine de livres en moins et beaucoup plus d'énergie pour jouer avec Estéban, pour faire les tâches ménagères, mais surtout, pour être une bonne amante, après une soirée où le petit s'était endormi tôt, Gaétan m'a regardé et a dit "finalement, c'est toi qui avais raison. Tu as bien fait de t'inscrire à WeightWatchers". Lu comme ça, certaines auraient pris ça comme une insulte. Mais moi, je sais que c'est un super compliement. Il me disait qu'il était heureux que je me sente bien et que j'aie ce sentiment d'accomplissement, en plus de l'énergie supplémentaire.
21 novembre 2005
Je suis fébrile. J'arrive au local de Gatineau, sur Maloney, avec Estéban. Celui-ci a 16 mois maintenant. Il court partout, il adore monter sur le plateau de la balance pour faire des coucous aux animatrices. Il va même prendre la place de l'une d'elle sur les chaises alors que des gens viennent se faire peser : il apprend à travailler comme elles! C'est mignon à craquer!
Puis, je donne finalement mon 52e coupon prépayé. Le dernier. Parce que je n'ai plus à payer maintenant. Je passe à la table voisine, on m'explique mes responsabilités, ce que je dois faire pour ne plus payer du tout. On me remet mon carnet rouge, mon petit bulletin, pour le garder comme souvenir. Parce que je change de couleur. Mon carnet est maintenant bleu. À la rencontre, on me remet une petite clé pour ajouter au porte-clés que j'ai obtenu après avoir perdu 10% de ma masse originale. On m'applaudit.
Je suis membre à vie.
52 semaines, très exactement, plus tard, j'ai perdu 52 lbs. et je suis membre à vie. J'ai atteint mon objectif!
Maintenant, oui, j'ai peur de tout bousiller. Mais pas tout de suite. Je glisse lentement dans l'état du membre à vie. Je vais continuer à me faire peser (gratuitement, cette fois), chaque semaine, jusqu'à ce que je me sente prête à ne le faire qu'aux deux semaines, puis aux trois semaines... Ensuite, je ferai comme la plupart des membres à vie actifs : je me ferai peser chaque mois.
J'ai 27 ans, et j'ai déjà réalisé plusieurs rêves. J'ai co-fondé une association qui fonctionne bien. J'ai appris l'allemand en Allemagne. J'ai appris l'espagnol et les rudiments du catalan en Catalogne. J'ai terminé un baccalauréat ès arts avec spécialisation en traduction. J'ai développé une merveilleuse relation avec un homme fantastique. J'ai donné naissance au plus beau garçon de la terre entière, et je crois qu'il est heureux. J'ai une carrière prometteuse devant moi. Et maintenant, j'ai une clé supplémentaire à mon porte-clefs. Un petit symbole qui signifie que si je m'y mets, je peux tout réussir.
J'ai 27 ans, je suis fière de moi, et je suis heureuse.