Il y a deux ans, à cette heure-ci, j'étais dans un corridor d'hôpital, attendant patiemment une échographie qui allait m'apprendre qu'on devrait provoquer les contractions. J'allais avoir un "preview" du petit être que je tiendrais dans mes bras, moins d'une vingtaine d'heures plus tard.
Je m'étais réveillée un peu après 5 h du matin. Pas vraiment de contractions, juste des petites crampes. Rien de grave. Mais quand le liquide coule, à la date pile prévue de l'accouchement, on se lève, on s'habille et on part pour l'hôpital... après avoir avalé quelque chose.
Après quelques tests, il était difficile de savoir si c'était de l'eau que j'avais perdu (ou si j'avais halluciné tout ça). Alors on m'a envoyée en échographie. Après une longue attente en jaquette d'hôpital, j'ai pu voir les formes abstraites et concrètes à la fois de mon bébé sur un petit écran. Presque pas d'eau. On me renvoit en observation, on écoute le coeur du bébé, on surveille les contractions qui ne veulent pas vraiment s'intensifier... À un moment, on perd le coeur du petit. Panique. Panique silencieuse, parce que je n'ose rien dire. Je laisse les professionnels travailler rapidement, si jamais on le perd parce que j'ai trop demandé d'explications, je m'en voudrais... mais finalement, on retrouve le coeur... tout va bien... mais je suis surveillée de près. Dès qu'une salle se libère (c'est fou le nombre de couples qui ont accouché le 21 juillet 2004), on m'y installera.
Un peu avant midi, on me dit qu'on aura bientôt une salle... et qu'on devra stimuler mes contractions. Mais pas trop, pour ne pas étrangler le petit... Joie... Mais j'ai le droit de dîner, au moins...
Midi trente environ... ou si c'était 13h? J'étais installée. J'ai été impressionnée par la chambre, c'est grand, et c'est beau, j'avais de grandes fenêtres et le soleil brillait. On m'a branchée partout. J'étais horriblement enflée. En fait, je ressemblais à un éléphant croisé avec le bonhomme Michelin. Puis les contractions "provoquées" commencent. AYOYE! Ça fait mal, ça? Je regarde l'infirmière, inquiète : "Est-ce que ça va aller en s'intensifiant, ou si c'est comme ça tout le long?" Elle secoue la tête tristement. "J'veux pas t'effrayer mais... ne te fais pas de faux espoirs. Ça fait juste commencer et on va augmenter la dose... Mais juste tranquilement, pour ne pas traumatiser le petit".
J'ai vite perdu la notion du temps. Pas question de rester seule. C'est long, une contraction. Avec ce qui coulait dans mes veines, en plus, c'était encore plus long : j'en avais 2, 3, parfois 4 de suite. Près de 5 minutes en contraction, puis 2 ou 3 minutes de répit, où je m'endormais d'épuisement. Un peu avant 5h, on me dit que mes résultats sont corrects : j'ai le droit d'avoir une épidurale... mais juste après avoir essayé 2-3 autres méthodes pour passer par dessus la douleur.
Le ballon de gymnastique empire les choses. Et je suis malade dans le bain tourbillon. Après le souper, on m'installe l'épidurale. Wow! C'est instantané ce truc-là! Les graphiques montrent des pointes, mais moi, je m'endors... Incapable de rester éveillée tellement je suis épuisée. C'est à peine si les infirmières me réveillent lorsqu'elles entrent pour prendre mon pouls, celui du bébé, ma pression, etc. Quand j'ouvre les yeux, Gaétan est là, tout près. Il est épuisé, lui aussi. Pauvre lui, ça ne se fait pas, des épidurales pour papa...
Malgré toutes les hormones, mon col reste dilaté à 5,5 cm. Pour accoucher, il faut être dilaté à 10 cm. Le coeur du bébé faiblit à chaque grosse contraction... Un peu avant minuit, l'infirmière vient me prévenir.
"Le coeur du petit montre des signes de fatigue. Ça commence à être dangereux pour lui. Je viens d'appeler le médecin, si tu n'es pas complètement dilatée d'ici une heure, il va probablement t'envoyer en césarienne..."
Merde. Avoir su, j'aurais demandé la césarienne tout de suite, j'serais pas dans cet état... Je commence à me convaincre qu'il y a des avantages à accoucher par césarienne... Mais peine perdue, je suis déçue...
Une demi-heure plus tard, ça recommence à faire mal. Très mal. Je le dis aux infirmières, qui augmentent un peu la dose de l'épidurale, mais peine perdue, ça fait très mal. Un peu plus tard, l'infirmière vérifie la dilatation... qui est à 10! Bon, on dirait que c'est un petit qui aura la tête dure et qui va agir sous la menace!
Vers 1h du matin, j'ai commencé à pousser. Même avec l'épidurale, ça a fait mal. La tête, surtout. Une fois la tête passée, tout allait bien mieux. Le médecin (qui est arrivé juste pour livrer le bébé, bien entendu, ce sont les infirimières qui font accoucher, pas les médecins, le doc est là pour s'assurer de régler les situations d'urgence, et c'est bien comme ça) enlève le cordon qui est enroulé trois fois au tour du cou du bébé... Tout va bien, qu'on me dit. Gaétan coupe le cordon. Je m'inquiète : je ne l'entends pas pleurer. Tout de suite, il y a une foule de personnes en blanc qui prennent le bébé pendant que le docteur recoud mon épisiotomie (bleah). Finalement, je l'entends... il a une bonne voix! Il est né à 2h46, le 22 juillet 2004.
Et puis, je l'ai vu. Tout emmitoufflé. Tout petit. Avec des yeux... Wow. Il fronçait les sourcils, sa petite bouche faisait un "O", comme s'il me demandait "Qu'est-ce que t'es, toi, étrange créature?" Jamais je n'oublirai ce premier regard.
"Allo, Estéban!"
Ils ont dû l'emmener pour s'assurer que tout allait bien. Je croyais que ça me dérangerait, mais non, j'étais tellement maganée... Bizarre, par contre, ce sentiment... la première fois depuis 9 mois où j'étais seule dans mon corps...
Quand on est enceinte, surtout pour la première fois, on lit plein de trucs. On voit tout sur Internet. Dans les librairies. Partout. Mais il y a des trucs qu'on ne vous dira pas dans les livres ou dans les sites Web. Premièrement, au lendemain de l'accouchement, je me suis sentie franchement dégueulasse. J'avais mal. J'étais épuisée. Rien de la nouvelle maman épanouie. J'étais grosse et molle. J'avais peur d'aller aux toilettes. Et l'allaitement n'est pas une partie de plaisir. Mais rien de tout ça n'avait d'importance : Estéban Jean Jobin Thibault était là. Avec nous. Il ressemblait un peu à un petit Troll (vous savez, les p'tits trucs bruns avec des cheveux fluos dressés dans les airs?) avec son nez écrasé pendant l'heure et demie où j'ai poussé, et la tête allongée un peu, et son début de jaunisse... Mais on voyait tout de suite qu'il avait de beaux traits.
Ça fera deux ans cette nuit. Et il m'émerveille de plus en plus chaque jour.