La France et leurs voisins francophones ont colonisé pas mal de pays sur tous les continents (je dois vérifier pour l'Océanie, mais bon, ils sont allés pas mal partout). Maintenant, le français se parle partout. La beauté de la chose, c'est qu'au fil du temps, il a pris une couleur bien locale, si bien qu'en écoutant des francophones de différents pays, on a l'impression d'écouter différentes musiques propres à la culture et à la réalité de l'endroit.
Les Canadiens francophones (oui, pas seulement les Québécois) ne font pas exception. Bien entendu, le français canadien n'est pas uniforme, et on distingue facilement à l'oreille une personne qui vient de l'Outaouais d'une personne qui vient de Québec ou du Saguenay, ou encore du Nouveau-Brunswick. Les oreilles plus attentives peuvent même reconnaître l'accent de Sherbrooke et celui de Montréal.
La France n'a pas gardé le Canada très longtemps. C'est vite l'Angleterre qui a pris la relève. Les colons anglais ont laissé aux colons français leur liberté de religion, se disant qu'ils seraient bien vite assimilés. Mais les colons français n'avaient pas dit leur dernier mot. Ils ont tenu bon (en grande partie grâce à leur religion et à leur Église), et ils ont continué à parler français.
C'était avant Internet.
Devant l'envahisseur, les colons français ont tout fait pour s'accrocher à leur identité, pour ne pas devenir des Anglais. Ils ont gardé leur religion, mais aussi leur langue, leur culture... Qui a évolué en vase clos pendant, quoi, 300 ans? Un petit village gaulois contre une mer d'Anglais. Notre potion magique? Mis à part notre tête dure, notre militantisme et le Bonhomme Carnaval, on a veillé sur notre langue comme sur une vache sacrée.
Sauf que tout évolue, même si on le protège. Contrairement à ce que certains Français aiment affirmer, nous ne parlons pas le même français qu'au 16e siècle. Nous parlons un français moderne, actuel, bien à nous. Et nous y tenons. Je ne parle pas du joual, ni de l'accent, je parle du français que nous parlons.
Où vient le week-end, là-dedans?
C'est que, voyez-vous, nous avons très peur de perdre notre identité (et ça se comprend). Comme notre langue fait partie de notre identité, nous la protégeons (et c'est bien ainsi). Nous faisons la guerre aux anglicismes. Une guerre qui n'est pas autant ressentie en Europe. Vous voyez où je veux en venir?
En Europe, on dit week-end. Au Canada, on dit fin de semaine. Qui a raison?
Bon, le premier sens que l'on donne au mot « anglicisme », ici, c'est une faute de langue commise à cause de l'anglais. On y accorde une importance telle (et à raison), qu'on a divisé les anglicismes en plusieurs catégories. Les orthographiques, les sémantiques, les syntaxiques, les typographiques, les faux-amis, les calques, les emprunts inutiles...
Oui, les emprunts inutiles. Comme dire « jack » pour « cric ».
Vous souriez, et vous dites « Ah, alors, week-end est un anglicisme, puisque c'est un emprunt inutile! Tout comme e-mail pour courriel! »
Pas si vite.
« Week-end », à la base, c'est un emprunt utile, ou nécessaire. Parce qu'il exprime une réalité qui n'existait pas en français. Durant la révolution industrielle, l'Angleterre a mis sur pied ce fameux concept, celui d'une pause pour les travailleurs. La France a adopté ce système plus tard. Le week-end ne représente pas vraiment la « fin de la semaine ». C'est plutôt un congé de deux jours, qui aurait pu être le mercredi et le mardi. De plus, pour nous, la semaine commence le dimanche! Jetez un oeil à votre calendrier le plus proche, je suis pas mal certaine que la première colonne indique « dimanche ». Jetez un oeil à un calendrier allemand ensuite. Il devrait commencer le lundi (je trouvais ça ben ben mêlant en Allemagne...). Revenons à nos moutons : week-end était un concept anglais, une réalité anglophone qui a été reprise par les Français et pour laquelle les Français n'avaient pas de mot. C'était donc un emprunt justifié. Pas une faute de langue.
« Oui mais, maintenant, on a un mot en français pour ça ». Oui. On dit « fin de semaine ». Mais jetez un oeil à la liste des catégories d'anglicismes (en passant, j'ai pris ceux qui font partie du tableau du Multidictionnaire, différents auteurs donnent différents noms aux catégories...). Il y a la notion de « calque ». En quelque sorte, fin de semaine est un calque de week-end, puisque week veut dire semaine et end veut dire fin. Si on dit que week-end est un anglicisme, il faut avouer que fin de semaine l'est aussi. Surtout que pour nous, la fin de semaine, c'est du samedi au dimanche, alors que notre semaine se termine le samedi et commence le dimanche.
Même chose pour e-mail (pour electronic mail), qui, à la base, est un concept anglo-américain. Nous, on dit « courriel » pour « courrier électronique », ce qui revient au même que fin de semaine pour week-end...
Cela dit, moi, je dis fin de semaine et courriel. En fait, le premier par habitude, le second par préférence personnelle. J'aime bien la vague québéco-informatique, où on utilise de jolies expressions francophones pour exprimer ces nouvelles réalités mondiales : courriel et pourriel, par exemple. Avouez que « courriel » est plus musical et plus joli que « imelle »...