Il y a des trucs qui sont plus facile à dire si on se borne aux détails. Alors, les détails, les voici.

Jeudi soir, à 16h, je m'installe, vessie pleine, dans la petite salle d'échographie du 4, Taschereau pour ce qu'ils appellent un "dating", c'est-à-dire pour savoir où j'en suis rendue dans le début de grossesse. J'évalue que je suis à 10 ou 12 semaines.

La technicienne a du mal à voir... c'est trop petit pour 12 semaines. Trop petit pour 10... En fait, le foetus a 8semaines et 4 jours. Je le vois. Je souris. Mais la technicienne, elle, ne sourit pas.

"À ce stade, on devrait voir le coeur battre. On devrait aussi l'entendre. Et il devrait y avoir de la couleur..."

Je ne comprends pas. Pourtant, il y a bien un foetus là. Je le vois. Je peux discerner la tête, le dos..

"Il n'y a pas de bonne façon d'annoncer ça.. Il a arrêté de croître à 8 semaines... je suis tellement désolée..."

Voilà. Je voulais qu'elle revérifie. Qu'elle appuie plus fort. Quoi? Peut-être qu'en pesant plus fort, elle verrait mieux? Peut-être que ça raviverait le minuscule coeur?

Puis, les larmes sont venues. Gaétan me serrait la main. Estéban demande où est le bébé. Je m'entends répondre qu'il n'y a plus de bébé...

La technicienne me remet un rapport préliminaire à remettre à mon médecin. Comme il voit les gens sans rendez-vous le jeudi soir, on s'enligne pour la clinique. Mais avant, comme mon cellulaire a rendu l'âme, on passe par mon bureau, qui est juste à côté. Je m'arrange avec les texes que je dois remettre... on en reporte certains.. mes collègues sont à terre. Comme moi. Elles me serrent fort dans leurs bras. J'ai vraiment de bonnes collègues. Gaétan appelle ma mère. Je suis incapable de parler de ça sans m'étrangler. Maman prendra Estéban pour la nuit. Elle viendra le chercher pendant qu'on attend à la clinique.

À la clinique, on n'attend qu'environ une heure. Tout le long, je me demande pourquoi je n'ai pas eu d'autres signes. Pourquoi je n'ai pas saigné. Pourquoi le foetus, bien que mort depuis une ou deux semaines, reste accroché. Mon corps avait remarqué qu'il ne grossissait plus... j'avais plus d'énergie. Je ne m'endormais plus partout. Je croyais que c'était normal... que c'était une phase... non. C'était parce que bébé ne mangeait plus.

Le médecin m'a donné deux options. Soit on attend que la nature suive son cours, soit on l'aide à accélérer le processus. J'opte pour la deuxième option. On m'avertit. "Tu passeras deux très très mauvais jours. Prends des Gravol pour les maux de coeur. Si tu saignes trop, n'hésites pas à aller à l'urgence"...

Il était 19h. On avait faim. Gaétan et moi sommes allés au resto. Fuck la vaisselle. On a assez de problèmes comme ça.

On arrive à la maison un peu avant 21h. Gaétan part un feu dans le foyer. J'appelle mon père pour donner des nouvelles. Encore une fois, c'est difficile de parler sans m'étrangler.

Puis, j'ai pris les comprimés. De petites crampes ont commencé, pas longtemps après. Mais c'est le lendemain que ça a sorti...

Je ne me sens pas coupable. Mais je suis vraiment, vraiment très triste. Déçue.

Ce n'est pas notre faute. Ce n'est la faute de personne. On se reprendra dans deux mois, c'est tout. Mais en attendant, je vis un deuil pour un être que je n'ai même pas rencontré. Un être que j'aimais déjà, même s'il n'était pas destiné à vivre.

Les gens sont tellement fins... mes collègues m'ont envoyé de superbes fleurs avec un petit mot "nous pensons à toi". Mes parents ont pris soin de mon fils pendant que je passais les pires moments.

Moi, j'ai fait beaucoup de ménage. Mes comptoirs sont propres. Ma cuisine, ma salle à manger, mon salon.. j'ai même fait un pyjama pour Estéban. Merci, Isabelle, de nous avoir prêté la première saison de Grey's Anatomy, je l'ai dévorée et ça a fait du bien.

Hier soir, c'est d'épuisement que je me suis endormie. Une minute, je faisais du ménage, l'autre, j'étais incapable d'ouvrir l'oeil.

C'est poche de faire partie des statistiques, comme ils disent. Faire une fausse-couche, c'est relativement banal. Mais c'est tellement plus que ça. C'est perdre beaucoup d'espoirs. C'est très dur. Je ne souhaite ça à personne, même si je sais que nous sommes des milliers à vivre ça. C'est quelque chose qu'on ne peut pas comprendre, tant qu'on ne le vit pas. Oh, bien entendu, on peut l'imaginer. Je l'avais déjà imaginé. Mais de là à le vivre, il y a tout un monde de différence.

La vie n'est pas juste. La vie, est juste là. C'est comme ça.