On s'indigne d'une pareille nouvelle. Probablement avec raison. Mais bon. Mon opinion de traductrice? C'est une situation banale. Ça ne la rend pas correcte. Mais ça arrive quand même tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes, des trucs comme ça.
Pourquoi? Parce que les gens croient que quand on parle deux langues, on peut traduire aisément, sans problème. "Pourquoi faire un bac de 3 ans, plus des stages coop, si c'est pour apprendre à chercher dans un dictionnaire?"
Parce que traduire, c'est plus que chercher dans un dictionnaire. Traduire, c'est communiquer. Parce que lorsqu'on parle une langue, on pense dans cette langue, on utilise la logique de la langue, le mécanisme cognitif de cette langue.
Je ne pense pas de la même façon en français, en anglais, en allemand, en espagnol, ni même en catalan, en gaélique irlandais ou en russe. Peu importe mon degré de connaissance de chacune de ces langues. Si j'ai le malheur de penser en français quand je parle allemand, je suis incapable de prononcer une phrase sans oublier ce que je voulais dire avant la fin de celle-ci.
Alors, si on lit un texte en anglais, on est en mode anglais. On ne trouve pas ses mots en français. On utilise un dictionnaire, puis si on n'est pas entraîné à le faire, ben on prend la première option suggérée (comme "souffler" au lieu "d'exploser" pour "blow"), ou encore, on tombe dans les pièges des faux amis. Les traducteurs ont beaucoup de faux amis. Ce sont des mots qui se ressemblent beaucoup dans les deux langues, mais qui ne signifient pas la même chose. Comme "definitive" et "définitif", par exemple.
Ajoutez à ça la culture. En anglais, le vouvoiement n'existe pas, mais les formules de politesse sont plus couramment utilisées qu'en français (même si, au Québec, on multiplie aussi les formules de politesse, sous l'influence de nos voisins... on ne dit pas simplement "donne" comme nos cousins Français, on dit "donne, s'il te plaît "). On a beau parler deux langues, on a beau connaître les différences culturelles, encore faut-il savoir en tenir compte lorsqu'on communique dans une langue le message rédigé dans une autre langue. On l'a vu avec l'affaire des "yeux bridés" à connotation tout à fait neutre de Boisclair qu'on a traduit par "slanting eyes" à connotation absolument péjorative.
En fait, c'est que la langue est bien plus qu'un simple amalgame de règles et de conventions.
Il ne suffit pas de connaître un sujet pour être bon prof.
Il ne suffit pas de savoir calculer pour être bon comptable.
Il ne suffit pas de savoir courir pour faire un marathon.
Ça prend de la pratique. Une formation. Un encadrement. De la détermination. Une combinaison des critères de base. Pas juste un élément (même si cet élément est primordial).
Tous les textes n'ont pas à être bien traduits. Mais certains doivent être sinon faits par des professionnels, du moins révisés par des professionnels. C'était le cas ici.
Je comprends qu'on fasse faire le travail par des bénévoles. Mais le travail aurait dû être révisé par un professionnel. C'est la moindre des choses dans ma tête de traductrice. Cependant, je comprends un peu comment les responsables se sentent en ce moment. Ils ne comprennent pas pourquoi des gens bilingues ne peuvent pas traduire, alors qu'ils parlent deux langues.
Peut-être que si, après les shows de télé dans des cabinets d'avocats, dans des écoles, dans les laboratoires médicaux légaux ou dans les hôpitaux, il y avait un bon show de télé dans un cabinet de traducteurs, plus de gens comprendraient en quoi le travail d'un professionnel de la traduction diffère de celui d'un amateur...
C'est facile de juger après coup. C'est comme juger du travail d'un électricien quand on ne connaît rien à l'électricité : on ne s'indigne que si les fils dépassent ou si ça explose... mais on ne peut pas vraiment vérifier si le travail a été vraiment bien fait, non? On s'indignera si le mur brûle, ou s'il y a risque d'accident, sinon, même si le travail est mal fait, on ne remarquera rien et on ne dira rien.
En lisant des blogues, des opinions, en écoutant ce qu'on en dit à la radio, je souris. Les gens sont indignés. Ça n'a pas d'allure. Ça n'a pas de bon sens. Encore les pauvres francophones qui écopent. On est insulté. Mais qui veut qu'on monte les impôts pour se payer des traductions de meilleure qualité? Qui propose des solutions concrètes pour améliorer la qualité de l'enseignement des langues dans les écoles? (pas juste du français là... c'est généralisé partout!) Qui est prêt à éteindre la télé pour lire des livres?
Je pourrais ajouter à ça le fait que la demande de traduction augmente partout dans le monde, mais que l'offre qualifiée diminue aussi beaucoup (pour toutes sortes de facteurs). Je pourrais aussi dire qu'on chiale beaucoup au Canada, mais que c'est une chance, parce que ça fait de nous un chef de file en traduction, nous avons des lois qui favorisent ça, une situation géopolitique exceptionnelle, etc. Mais ça, c'est du blabla quand on lit les articles qui soulignent les énormités trouvées dans les traductions d'amateurs...