Quand je suis entrée au baccalauréat en traduction à l'Université d'Ottawa, en 2000, j'ai eu droit à un discours impressionnant : taux de placement des diplômés s'approchant du 100 %, principalement en raison de la qualité de l'enseignement et d'une pénurie des professionnels de la langue au Canada. Pas difficile d'obtenir un stage où on le voulait. J'avais le beau jeu à titre d'étudiante coop. Tout au long de mes études, j'ai eu droit au même discours. Les grosses boîtes de pige et le Bureau de la traduction courtisaient beaucoup les étudiants.
Même une fois en poste, on reçoit le même message : il y a beaucoup de travail et peu de travailleurs, et ça risque d'empirer... beaucoup. Personnellement, je ne connais aucun traducteur qualifié qui manque de travail. Hier soir, j'ai soupé avec des copains avec qui j'ai fait le bac. L'un d'eux est traducteur-réviseur-terminologue aux Territoires du Nord-Ouest. D'après lui, on aurait besoin d'au moins le triple de personnes là-bas... mais qui veut travailler là-bas? Et les pigistes qui travaillent d'ailleurs? Ça va pour la moitié des textes à traduire. Mais pour l'autre moitié, ça prend une connaissance de la situation, il faut être sur place pour comprendre de quoi il en retourne vraiment. S'il y a une pénurie de traducteurs qualifiés, de réviseurs qualifiés et de profs de français ou d'anglais qualifiés à Ottawa et à Toronto, imaginez à quoi ça ressemble à Yellowknife...
Ce n'est pas seulement dans le domaine de la langue. C'est comme ça partout. On manque de personnel qualifié dans presque tout. Ça prend des études pour être sacré professionnel de la langue. Des études qui sont, disons-le franchement, insuffisantes une fois sur le marché du travail (enfin, dans le cas des traducteurs...) Pour être fonctionnel, fiable, efficace, ça prend aussi de l'expérience. Idéalement, un « vieux de la vieille » doit nous prendre sous son aile.
Mais dans l'industrie de la langue, c'est plus payant de travailler que de former. La majorité des traducteurs sont pigistes, à leur compte. Une personne à son compte prendra-t-elle le risque ou le temps de former un jeune bachelier? Certains le font. Mais c'est rare. Il faut être dans une bonne boîte pour bénéficier d'une telle formation. Autrement, on connaît des débuts difficiles. Et même avec une formation, les premières années sont dures.
C'est aussi un métier qui n'est pas facile. Ça demande beaucoup de rigueur. Les clients demandent de la qualité pour hier, et c'est normal : ils ne comprennent pas notre travail. Beaucoup nous perçoivent comme des machines. Il n'est pas rare de se promener dans les ministères et d'entendre, à 16h le vendredi : « Voilà le rapport de 20 pages sur lequel on travaille d'arrache-pied depuis deux mois, il doit être traduit pour 8 h lundi matin, parce que la présentation est prévue pour 9 h. » (Il y a fort à parier que ce rapport est important. Et que deux ou trois traducteurs/réviseurs devront s'y casser la tête pendant toute la fin de semaine, sans pouvoir poser de question aux auteurs qui sont en train de se reposer avec leur famille). Si on n'est pas agréé ou si on ne fait pas partie d'une grosse boîte, on peut se faire avoir par des gens qui ne paient pas. On vend un service professionnel à l'unité, au mot, car c'est la seule unité universelle. Pourtant, un texte, c'est bien plus que des mots et une langue, c'est bien plus qu'un ensemble de signes et de règles. Plusieurs croient, à tort, qu'il suffit d'être bilingue pour traduire. Qu'il suffit de bien connaître une langue pour l'enseigner. Et ensuite, on s'étonne de trouver de mauvaises traductions, soit faites par des ordinateurs, soit faites par des gens à peu près bilingues un peu partout...
C'est une belle profession, qui gagne à être connue. Mais la beauté et la facilité ne sont pas compatibles ici. Je comprends que l'emploi puisse être peu attirant. Moi, je trouve que c'est un travail formidable, malgré tout.
Vous me direz que c'est bien beau de vouloir devenir un professionnel de la langue, mais qu'encore faut-il être bon en français. C'est vrai. Mais le français, c'est comme toute chose, ça s'apprend si on y met l'effort. Je connais de bons traducteurs qui sont dyslexiques : si eux peuvent faire un bon travail en y mettant l'effort, n'importe qui le peut. Certains apprennent moins difficilement ou plus rapidement que d'autres, c'est tout. Au final, c'est la satisfaction personnelle qui compte.
Vous me direz que c'est parce que la qualité de la langue se dégrade, que les jeunes sont plus paresseux qu'avant, etc. Je ne crois pas à ça. Je crois, au contraire, que les jeunes écrivent de mieux en mieux parce que de plus en plus. On connaît tous des adultes paresseux et des adultes allumés. C'est la même chose chez les ados. Ce qui est différent maintenant d'il y a dix ou vingt ans, c'est que les gens écrivent plus et qu'on a plus accès à ce qu'ils écrivent. Les tribunes pour s'exprimer se multiplient : blogues, forums de discussion, wikis... Même à l'oral, les tribunes téléphoniques et les vox-pop sont des plateformes très récentes : elles n'existaient pratiquement pas il y a vingt ans. On n'entendait et on ne lisait que des professionnels. Les textes bourrés de fautes ne se retrouvaient nulle part, alors pas la peine de les écrire. Les gens peaufinaient leurs textes pour qu'ils soient lus. Maintenant, ce n'est plus nécessaire. Aucune maison d'édition ne veut publier mon opinion? Je me crée gratuitement un blogue. Les jeunes communiquent plus au moyen du clavardage que du téléphone! Vous me direz qu'ils écrivent mal quand ils clavardent. Ouain pis? Au moins, ils écrivent. Et ils lisent (même si ce n'est pas de la grande littérature, ils font tout de même une certaine gymnastique mentale). Et ce que je remarque, c'est que, naturellement, ils soignent leur écriture en fonction du destinataire. Parce qu'ils comprennent vite que pour qu'on écoute ce qu'ils ont à dire, ils doivent s'exprimer avec clarté. Non, la langue, au pays, ne se dégrade pas. C'est notre exposition qui change et qui fausse notre perception, c'est tout. On s'y adaptera. La langue, c'est comme la politique ou la cuisine. Ça fait partie de notre vie, qu'on le veuille ou non, qu'on aime s'y plonger ou non, qu'on sache comment s'y prendre ou non. Ça prend des gens qui s'y intéressent, ça prend des gens motivés à apprendre. Seulement, il y a moins de gens.
Et les machines? Ben oui, les ordinateurs sont de plus en plus performants, pourquoi pas programmer quelque chose? Parce que les machines ne pensent pas. Ce sont des automates. Les ordinateurs ne comprennent pas les gens. Ils exécutent. La machine aide beaucoup l'humain à aller plus vite, à recycler, à vérifier... mais elles ne rédigent pas, elles n'enseignent pas. On peut programmer des règles, des probabilités, des paramètres culturels dans une machine. Mais on ne peut pas lui demander de comprendre un texte ou un élève. Pour cette raison, on ne peut pas se fier uniquement à des programmes : ça prend des humains. Des humains qui sont prêts à chercher dans des dictionnaires informatisés ultraperfectionnés (rédigés, mis à jour et programmés par des humains).
Tout ça pour dire que l'industrie de la langue vit une crise qui ne sera pas réglée demain matin. On en parle dans les journaux. On en parle beaucoup dans le milieu. Ne vous y dirigez pas en pensant pouvoir faire facilement de l'argent. Mais si vous pensez à vous réorienter, n'écartez pas d'emblée les professions langagières. Vous ne le savez peut-être pas, mais vous pourriez quand même aimer ça.